START WARS
Troisième série d’images « The Dark Lens » issue de l’univers Star Wars, où l’on s’aperçoit que les combats de La Guerre des étoiles n’ont jamais paru si vrais que sur Terre.
Photographie : Cédric Delsaux
Battle droid 3D : Pierrick Gueneugue
Interview : Jérôme Mocilovic
Interview de Cedric Delsaux
Des battle droids en patrouille dans les déserts aveugles des Émirats ; le Faucon Millenium stationné,
tout naturellement, au beau milieu du chantier le plus aberrant de l’époque… De Tatooine à Dubaï,
il n’y avait qu’un pas : c’est la conviction du photographe Eric Delsaux qui, en faisant migrer le petit monde de Star Wars dans des galaxies pas si lointaines, brouille comme jamais la frontière entre réel et fiction. En exclusivité pour AMUSEMENT, il nous présente le dernier volet de son travail dans notre dossier Fiction.
Pour qui connaît le travail d’Eric Delsaux, la pers-
pective de voir défiler le petit personnel de Star
wars dans le décor ultra-contemporain de Dubaï
n’est qu’une demi-surprise. La série The Dark Lens,
dont nous vous présentons aujourd’hui le troisiè-
me et dernier volet, partait d’une idée simple et
surtout, elle a commencé sans Star Wars. Delsaux
voulait photographier la banlieue, rendre compte
de la réalité un peu irréelle de son architecture, et
l’idée d’y abandonner, hagards et seuls au monde,
C3PO ou Boba Fett, n’est venue qu’après. Geek
art ? Pas seulement. De cette première série et de
sa confrontation inattendue entre le space opera de
Lucas et une poignée de no man’s lands dénichés
de l’autre côté du périph’, naissait alors une hu-
meur étrange et mélancolique. Darth Vader en
petit cadre triste, derrière le verre anonyme d’un
immeuble d’affaires : le trouble naissait moins
de l’absurdité de la situation que de ce qu’elle se
présentait, justement, comme la plus naturelle qui
soit. Après un passage dans le Nord (Han Solo
à Boulogne-sur-mer), Delsaux clôt la série à Du-
baï et la frontière entre réel imaginaire finit de
dissoudre : chacune des photos semble, à la fois,
revenir intacte de la cosmogonie Star wars et, en
même temps, des pages de l’actu, telles qu’elles
nous racontent aussi bien les délires pharaoniques
de Dubaï que l’intervention américaine en Irak.
Entretien avec l’auteur éclairé de ce subtil miroir
tendu à l’époque.
• Après la banlieue parisienne et le Nord,
pourquoi avez-vous choisi de poursuivre le
projet à Dubaï ?
La série a été initiée il y a plus de quatre ans, elle
s’est affinée et a pris de l’ampleur progressive-
ment. Au début, son fonctionnement était plus
frontal : un simple personnage tiré de la saga au
milieu d’un décor de la vie quotidienne. Dès la
deuxième partie, à Lille, le décor a commencé à
prendre plus d’importance, et la série a dérivé vers
autre chose, qui relevait moins de la confrontation
que du surgissement d’un monde à la fois réel et
fantastique. C’est un autre projet, mon livre Nous
resterons sur terre, qui m’a mené à Dubaï, et j’ai com-
pris que cette ville serait idéale pour clore la série
Star Wars, qu’elle offrait la synthèse des deux pre-
mières parties : dans une ville aussi essentiellement
superlative (le plus haut, le plus grand, le plus cher,
le plus créatif…), même les lieux les plus fous fi-
nissent par sembler presque banals. Devant tant
de gigantisme, on finit par douter : tout cela est-il
bien réel ? Je savais d’avance que les personnages
de la galaxie Star Wars ne pouvaient que se sentir
chez eux ici. La véritable question que pose cette
série est celle de la fiction. Où commence t-elle ?
Quelle place prend-elle dans notre perception du
réel ? Et enfin, sommes-nous capables de penser
le réel sans bâtir au préalable — y compris contre
notre propre volonté — une fiction ?
• Dans tous les cas, la cohabitation n’a rien
d’étrange : la banlieue, comme Dubaï, res-
semblent déjà, en quelque sorte à un décor
de Star Wars. Vos images donnent une lec-
ture très littérale de ce que dit, par exemple,
le sociologue Mike Davis dans Le stade Dubaï
du capitalisme. Avant Dubaï, il avait d’ailleurs
comparé Los Angeles à la version prophéti-
que qu’en donnait, à l’époque, Blade Runner.
Des travaux de Mike Davis, je connaissais City
of quartz et ne découvre celui-ci que maintenant.
Mais, à le parcourir, sa définition de Dubaï est
très proche en effet de ce que j’ai pu ressentir :
« Chimère fantasmagorique plus que simple pat-
chwork, elle incarne l’accouplement monstrueux
de tous les rêves délirants des Barnum, Gustave
Eiffel, Walt Disney, Steven Spielberg, Jon Jerde,
… ». Je ne pourrais mieux dire. Je partage son
pessimisme et sa vision apocalyptique des grandes
villes, mais j’ai une vision plus ambivalente que sa
position, très néomarxiste. Je vois bien ce qu’il y
a d’aberrant à Dubaï, pour autant je ne vomis pas
cette ville comme il le fait, je suis fasciné par la fa-
çon qu’elle a d’étaler ses névroses et ses fantasmes
sous forme de chantiers Herculéens.
• Les premières séries étaient vraiment du
côté du fantasme, et délestaient un peu Star
Wars de sa dimension guerrière, l’emmenaient
ailleurs. Ici, difficile de ne pas penser à une
actualité récente, l’Irak ou même l’Afghanis-
tan. L’ « Empire », c’est aussi l’Amérique…
Entre la deuxième et la troisième partie, j’ai entre-
pris un tour du monde pour Nous resterons sur terre,
qui explorait le rapport que nous, Occidentaux,
entretenons avec les paysages que nous avons
construits, détruits, abandonnés, et ce dernier vo-
let sur Star Wars est le fruit de ces recherches. Pour
moi, la fiction a tout envahi : les deux premiers
volets emmenaient le réel dans l’imaginaire ; cette
fois, c’est le réel lui-même qui devient le produit
de notre imaginaire. C’est plus inquiétant et c’est,
effectivement, un constat plus politique. Le mon-
de nous est désormais vendu comme une fiction,
c’est le fameux « storytelling », qui nous permet de
tout gober dès lors qu’on nous raconte une belle
histoire. Un nouveau rapport de classe s’établit :
ceux qui racontent les histoires, et ceux qui les
écoutent. Voilà pourquoi la question de la fiction
me semble aujourd’hui, bizarrement, la plus per-
tinente pour parler du réel, seul véritable objet et
sujet de la photographie…
• Il y a une ambivalence fascinante dans le
monde en friche que représentent les pho-
tos : difficile de dire s’il s’agit d’un décor en
construction, et donc d’un imaginaire de la
modernité (celle, aberrante, de Dubaï), ou
plutôt d’un imaginaire de la catastrophe, et
d’un monde d’après la destruction…
Chacune de mes séries décrit un monde au bord
du gouffre. C’est une vision très pessimiste : je dé-
cris un monde de l’après, après la fin des illusions,
des idéologies, un monde nu, abîmé qui est cha-
que fois à reconstruire. Construction/destruction
sont donc prises dans un même mouvement.